Principes et usages des nouveaux
accès guidés à l’information
Journée
d’étude de la FULBI et Club2e Paris, 12 décembre 2005
Introduction
par
Dominique Lahary, directeur de la Bibliothèque départementale du Val d’Oise
Quand on m'a proposé de participer à
cette journée, deux choses m'ont frappé :
·
le
thème
·
les
organisateurs et le public
Le thème : «catégorisation»
Hélène Hollebèke, ma voisine[1], m'a
appelé pour me parler d'une journée sur les «catégorisations» Et tout au long
des échanges ce nom de code est resté : « journée sur les
catégorisations ».
J'ai demandé ce que ça voulait dire. Puis quand on
m'a expliqué, je me suis dit que j'était peut-être, avec bien d'autres, un
Monsieur Jourdain de la catégorisation.
Catégorisation, classification, clusterisation…
toutes notions assez floues dans mon esprit mais qui vont s'éclairer pour vous
et mi au cours de cette journée.
J'ai eu le plaisir avec quelques autres de lancer il
y a 2-3 ans (on ne voit pas le temps passer) ce que nous avons appelé «la
conjuration pour les accès thématiques aux catalogues»[2],
avec un autre nom politiquement incorrect, car il inclut le nom d'une marque
déposée: « les OPAC[3] à la
Yahoo ». Mon ami Richard Roy, qui est de la conjuration, pourra en dire
plus cet après-midi.
C'est une conjuration de bibliothécaires de lecture
publique, portant exclusivement sur les catalogues de bibliothèques, donc sur
des données secondaires. Sans doute un des mouvements qui nous anime est-il la
constatation de la grande rigidité, de la grande pauvreté de ce que nous
nommons avec opacité des OPAC, comparativement à la souplesse, à l'intuitivité
et, il faut quand même le dire, à la grande efficacité des outils de recherche
généralistes sur le web.
Moi qui suis né dans la bibliothéconomie classique
pour bibliothèques publiques, moi qui ai tété dans ma formation initiale de
bibliothécaire, au milieu des années 1970, de la vedette (on ne disait pas
encore autorité, ce qui n'est pas tout à fait la même chose) et de la
classification décimale de Dewey, moi qui après avoir été fasciné sur les
affiches des cinémas de quartier des années 1960 de titres comme « Hercule
contre Maciste » ai connu celui de Rameau contre Blanc-Montmayeur-Danset[4], je me
suis évertué de mettre entre parenthèse tout cet héritage fortement structuré
et, comme on ne disait pas encore, précoordonné pour observer à loisir, sans
lunettes obcurcissantes, l'éblouissant spectacle du déferlement du web.
J'ai donc assisté avec ravissement au triomphe de
l'information primaire sur la secondaire, de la requête en langage naturel, ou
plus exactement en mots-clés intuitifs, sur les langages documentaires.
Bref j'ai été, je le confesse, un adorateur du chaos,
un dévot de l'autonomie de l'usager, un thuriféraire de la désintermédiation.
J'ai goûté tout le sel et tout le sucre de cette
révolution, qui nous le savons bien fait trembler sur leur base les positions
autrefois assises des intermédiaires que nous sommes.
J'ai été jusqu'à renvoyer dos à dos Rameau et
Danset-BlancMontmayeur, à prendre tous nos Opac en horreur, tant je
reconnaissais sous leurs beaux habits cousus en HTML la vieille carcasse qui
déjà était celle des catalogues sur fiches, que dis-je, des catalogues
imprimés.
Mais dans ce chaos, ne faut-il pas réintroduire un
peu d'ordre ? Mais l'utilisateur ainsi libéré, ne faut-il pas ne pas
l'abandonner à son sort, ne faut-il pas l'aider, le guider ?
Je veux bien, et notre conjuration pour les Opac à la
Machinchose a quelque chose à voir avec ça, mais vous me permettrez un a
priori.
Chaque fois que j'entends un bibliothécaire ou
documentaliste se plaindre du pauvre usager perdu dans la jungle du web, je me
demande d'abord si ce propos n'est pas d'abord le produit, conscient ou non,
d'une nécessité corporative : préserver les conditions de survie des intermédiaires.
Dans son roman Le théorème du perroquet[5], le
mathématicien Denis Guedj raconte comment l’introduction en Europe occidentale
au cours de la Renaissance de la numération de position (ce que nous appelons
les chiffres arabes) permis à tout à chacun de réaliser lui-même ce qui était,
avec les chiffres romains, auparavant l’apanage des professionnels de l’abaque
(ou boulier) : le calcul :
« L’introduction du nouveau
calcul fur une véritable révolution, avec ses adversaires et ses supporters,
les albacistes et les algoristes, opposés en camps irréconciliables. Les
premiers, appartenant à) la corporation des calculateurs professionnels,
défendaient leurs privilèges. »
Ne soyons pas les abacistes d’aujourd’hui.
Toutefois, la nécessité de rapporter dans ses filets
des résultats pertinents est une question tout à fait sérieuse. Après tout un
peu d'ordre ne fait pas de mal, qu'il existe a priori ou soit restitué a
posteriori, comme sous-produit de la requête. C'est même une question tout à
fait passionnante, qui mérite une connaissance sérieuse des méthodes et outils
disponibles.
Voilà pourquoi j'ai accepté avec plaisir de modérer
cette journée, certain que j'y apprendrais beaucoup.
Les organisateurs et le public
La seconde raison qui m'a fait accepter cette invitation,
c'est que d'évidence les organisateurs, et espérait-on aussi le public de cette
journée, viennent de deux milieux qui en France particulièrement se sont peu
mêlé et on imaginer qu'ils étaient techniquement différents : les
bibliothécaires et les documentalistes.
Parmi les acquis irrémédiables de la révolution
numérique en réseau, il y a le décloisonnement des métiers.
Et s'il a décloisonnement des métiers, il y a aussi
décloisonnement de ce qu'on appelle les logiciels métiers.
J'ai vu naître l'informatisation des
bibliothèques :
·
d'abord avec des logiciels partiels (le prêt d'un côté, le
catalogue de l'autre),
·
puis le logiciel intégré, celui dont on attendait tout,
appelé sur le tard SIGB.
J’ai retrouvé et persiste à signer ces propos tenus lors du
congrès de l’ABF de juin 1998 sous le titre La révolution copernicienne a
commencé[6] :
« Autant se le dire d'emblée : dans les
bibliothèques, la révolution copernicienne a commencé. Le centre n'est plus au
centre. […] Ce dieu auquel était voué un culte exclusif, ce pauvre
méta-instrument dont nous attendions tout et son contraire, ce panier où nous
entendions mettre tous nos oeufs sans en casser aucun, c'était le système
intégré de gestion de bibliothèque, que d'aucuns désignent par le sigle SIGB.
Il continue à prospérer, merci pour lui, mais il n'est plus seul et partagera
désormais attention, crédits, cahiers des charges, temps et tourments avec tout
un panthéon.
La révolution s'est produite en deux temps. Ce fut
d'abord la multiplication et la juxtaposition de matériels, de réseaux et de
logiciels incompatibles et déconnectés. […] Nous vivons aujourd'hui la deuxième
étape, celle de l'intégration. La chose pourrait paraître effrayante : on
imagine les formidables usines à gaz qu'il faudrait mettre en place pour faire
tourner ensemble de systèmes différents. Elle peut par chance être beaucoup
plus simple : on laisse chaque planète à sa spécificité - voire à sa vétusté.
Tout ce qu'on lui demande, c'est de servir le même client. Nous sommes passés
du système intégré à l'intégration de systèmes. »
Les SIGB avait la rigidité des canons bibliothécaires
– leur pérennité aussi. Deux points forts : la normalisation de
l’information bibliographique secondaire et le prêt.
Et puis à côté il y avait les « logiciels
documentaires », plus paramétrables, et traitant de l’information
primaire.
Alors j’imagine que la FULBI n’est plus ce que je
croyais qu’elle fût naguère, la fédération des utilisateurs de SIGB, mais celle
des utilisateurs des divers logiciels qu’on utilise de façon combinée dans une
bibliothèque ou un service documentaire. Nous ne sommes plus au temps du
progiciel global coulé dans la masse, mais de l’assemblage de briques.
Aujourd’hui nous allons parler de logiciels de
catégorisation, notamment. Et la fusion des métiers est telle que, j’imagine,
ces logiciels concernent les bibliothécaires et les documentalistes, mais au
delà bien d’autres professions qui traitent de l’information numérique.
[1] Présidente de la FULBI, Hélène Hollebèke-Nicolas est directrice de la médiathèque de Sannois, dans le Val d’Oise, et présidente de l’association Cible 95 (coopération interbibliothèques pour la lecture et son extension dans le Val d’Oise).
[3] Online public access catalog (catalogue interrogeable en ligne, sur Internet ou en Intranet).
[4] Rameau (Répertoire d’autorités matière alphabétique unifié) et le Répertoire de vedettes matière de Martine Blanc-Montmayeur et Françoise Danset : deux référentiels permettant de construire un vocabulaire contrôlé d’accès aux notices bibliographique par une analyse du contenu.
[5] Denis Guedj, Le théorème du perroquet, éd. du Seuil, 1998. Réédité en Point Seuil n°P785.
[6] Dominique Lahary, « La révolution copernicienne a commencé », intervention de clôture du préséminaire de Blois, Congrès national de l'ABF, juin 1998, http://membres.lycos.fr/vacher/profess/textes/revocope.htm.